Que nous ayons besoin de la nature pour vivre et pour créer, personne n’en doute. Pas de photosynthèse, pas de vie. Ce constat ne vaut la peine que dans la mesure où il permet  une modification de nos pratiques en rapport avec les milieux naturels et de juger de la valeur de cette influence.

Blog la SerreToute la beauté de la nature livrée à elle-même. (forêt de la Serre)

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De la nécessité du bois mort et des vieux arbres

arbre tortueux

Chablis et son houppier

Le cycle de l’arbre

L’arbre connaît différentes phases au cours de sa vie selon les espèces et le climat.
– la phase de croissance durant laquelle l’arbre prend du volume et de la hauteur.
– une phase de maturité au cours de laquelle il prend du volume mais peu de hauteur.
– Le stade de sénescence où des parties de l’arbre meurent, la fin de ce stade est la mort de l’arbre qui continue bien souvent à rester debout quelques temps. Puis, ne pouvant plus supporter son poids, l’arbre s’écroule.
Vient ensuite la phase de décomposition qui peut prendre des dizaines d’années.
Lorsqu’un arbre dominant s’écroule, il forme des trouées. Dans sa chute, il entraîne d’autres arbres créant ainsi des clairières qui attireront d’autres plantes. Et le cycle continue perpétuellement, sauf intervention humaine.
Selon les espèces, la durée du cycle peut durer 600 ans ; des réserves intégrales d’arbres d’à peine 100 ans en forêt de Chaux sont très jeunes, on est à peine à la moitié de la phase de croissance des arbres.
Le cycle forestier très court suivi par le gestionnaire forestier restreint énormément le cycle naturel de l’arbre, beaucoup plus long.

 

Bois mort

Hêtres débités et heureusement pour la biodiversité, oubliés  Forêt domaniale de Chaux

Hêtres débités et heureusement oubliés pour la biodiversité
Forêt domaniale de Chaux

La quantité moyenne de bois mort dans les forêts françaises est de 2,2 m3/ha ; en forêts naturelles tempérées d’Europe, la quantité est supérieure à 40m3/ha.
– 30% des espèces  végétales et animales dépendent du bois mort , plus de 6 500 jusqu’à 12 500 voir plus en Europe centrale.
Plus de la moitié des coléoptères sont menacés car pour certaines espèces franchir une distance de 50m jusqu’à l’arbre le plus proche représente une difficulté insurmontable
– Ce sont des organismes à très faible pouvoir de dispersion, c’est pourquoi avoir de vieux arbres et du bois mort atteste d’une sylviculture prenant en compte le fonctionnement des écosystèmes. (Rita Butler  docteur ès sciences, EPFL)

Exemple de prélèvement excessif : 1/3 des grumes était des arbres morts sur pied désormais absents des coupes 116 et 117 , forêt domaniale de Chaux

Exemple de prélèvement excessif :
1/3 des grumes était des arbres morts sur pied désormais absents des parcelles 116 et 117 , forêt domaniale de Chaux

Les arbres géants (majeurs) et d’importantes quantités de bois morts  améliorent la valeur esthétique de la forêt. Par ailleurs, le tourisme respectueux de l’environnement tout comme l’envie d’avoir des espaces sauvages et d’y ressentir de fortes impressions  acquièrent de plus en plus d’importance dans notre société moderne. Des espaces sauvages accueillant les formes bizarres d’arbres morts et d’impressionnants arbres géants sont susceptibles de susciter un tourisme écologique. Voila de quoi améliorer l’économie locale et les propriétaires forestiers en bénéficieraient aussi.

Jacques Kryzyk.

Economie sociale et solidaire en forêt

En 2012 j’ai encadré une expérience en forêt domaniale de Chaux dont le but était à la fois de préserver le site fragile de la forêt des engins surdimensionnés et d’améliorer le quotidien de personnes en grandes difficultés sur le plan financier et social. Le garde forestier a bien voulu confier à ces personnes une coupe d’éclaircie de chênes. (Remarquez sur les clichés l’absence d’ impact sur le sol forestier, le travail s’effectue dans le total respect de l’écosystème).
J’ai choisi des pDSC01946ériodes de débardage favorables : 3 stères de bois étaient exportés à chaque fois avec un tracteur de 20cv, l’ensemble pesant environ 3 tonnes en charge. Ce type de matériel équipé de pneumatiques plus larges impacterait encore moins le sol.
S’équiper de matériel plus lourd constitue une erreur; par expérience la différence est énorme : 1 stère ou deux vous empêche de franchir des zones humides ( lieux qui ne devraient jamais être exploités)et tasse irrémédiablement les sols.
Une reconnaissance sociale , un complément de revenus , la dignité retrouvée sont au nombre des bénéfices pour ces hommes et femmes laissés pour compte de notre société.
200 stères à 30€/le stère et c’est toute une économie locale qui se développe autour de cette activité (marchands de matériel, tronçonneuse, tracteur, entretien…)
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Ce chantier est une réussite tant sur le plan biologique qu’humain. Le matériel de petite taille n’occasionne aucun dégât au sol forestier.
Si l’on étend cette expérience à tout le massif ainsi qu’à toutes les forêts de France, on préserve le patrimoine forestier et on permet à des détenus , chômeurs , associations de réinsertion, retraités ou des passionnés de forêts de mener une activité en lien avec la nature tout en ayant un complément de revenu.
Afin d’éviter la concurrence vis à vis des entrepreneurs forestiers actuels déclarés, la quantité de bois devra être limitée. La pénibilité liée au métier ainsi que le milieu dans lequel ils exercent devraient ouvrir aux professionnels le droit à des aides financières. Ceci éviterait de céder au chantage des acheteurs de coupes de bois qui veulent voir leur approvisionnement ininterrompu même en raison de conditions climatiques défavorables.

L’ONF n’a pas souhaité pérenniser cette action positive préférant les engins lourds et encombrants qui dévastent le milieu et tassent les sols…

Jacques Kryzyk.

Autres facettes des travaux mécanisés en forêt domaniale de Chaux, coupe 257

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L’homme séparé

La gestion forestière n’est pas épargnée par le défaussement qui règne généralement sur notre système . Les ingénieurs forestiers sont d’ailleurs payés pour cela. Les problèmes en milieu forestier sont  en partie dû à une gestion inapropriée de la forêt, mais aussi à notre vision de la nature et de l’être humain.

Nous pensons que les problèmes sont complexes et que les solutions demandent  compétences et efforts, alors nous déléguons aux « experts ». Face aux problèmes écologiques notre pensée est comme paralysée, vidée ; nous ne réagissons même plus et sommes poussés au repli sur soi  et au refoulement de nos émotions.

La dimension symbolique de la forêt et de la nature a disparu avec la fin du Moyen Age, l’émergence du siècle des lumières et la révolution industrielle (XIXème siècle). Cette force vitale des éléments naturels a fait place à des lois physiques-biochimiques et mathématiques. Plus d’éthique , plus de relation avec la nature et plus de mystère, l’homme se dénature. La nature est devenue un environnement extérieur à lui.
La nature est une ressource prête à l’emploi, à disposition, à exploiter pour nos besoins et nos loisirs. L’économie devient une fin en soi sous l’emprise du capitalisme.

Une citation de Ludwig Fuerbach (1804) :
 » La nature, le monde n’a pas de valeur ni d’intérêts pour les chrétiens. Le chrétien pense d’abord à lui et au salut de son âme « .

 » Contente-toi du monde qui t’es donné  » tel est le canon éthique qu’a produit le matérialisme (Nietzsche)

 Autre facette de l’exploitation à outrance de nos forêts; des bois de hêtre de la forêt de Chaux sont exportés en Chine via le port de Marseille pour fabriquer des meubles IKEA qui sont ensuite ramenés en Europe.
Pourquoi ne pas effectuer le travail chez nous? Les coûts externes des atteintes à l’environnement dues aux transports et aux pollutions de toutes sortes sont supportés par la collectivité. Nous ne réalisons aucune économie en délocalisant. On est loin de l’économie verte.

IKEA ; les bas prix ont eu et ont toujours un coût social considérable. Par le passé l’entreprise à été accusée d’employer dans des conditions dégradantes des enfants au Pakistan, en Inde, au Vietnam, aux Philippines et en Roumanie, elle développe des produits polluants et pousse à la surconsommation.
Rappelons que l’ONF a signé en 2002 un partenariat avec IKEA.

En 2003 un article publié dans la newsletter du CNRS « Tempêtes et dégât aux forêts ,évolution sur le XXIeme siècle  » propose trois solutions pour réduire la sensibilité aux tempêtes.
« La futaie irrégulière constitue le mode de gestion le plus proche de la résilience écologique. Il ajoute que toute monoculture sur de grandes surfaces est dangereuse. La meilleure garantie à long terme tant sur le plan écologique qu’économique est comme le prouve de nombreuses recherches d’augmenter la résilience de la forêt en s’appuyant sur la biodiversité et le fonctionnement de l’écosystème. »

Oui, la forêt de Chaux est en péril. Elle a besoin d’espérance. Mais comment réagir face à des ingénieurs forestiers et des responsables environnement de communauté de communes formatés aux mêmes écoles?
Comment leur faire comprendre que les forêts font parties du paysage et ne sont pas uniquement des produits. L’humain n’existe qu’à travers l’avoir, ce système ne peut pas tenir. Nul besoin de chemins aménagés de belvédères pour sentir et apprécier la nature telle qu’elle nous est donnée, loin de ces actions humaines mal encadrées qui nuisent aux parties les plus sensibles de la forêt.
Nous devons travailler collectivement à des alternatives en encourageant les économies locales.

Faire appel à notre subjectivité pour construire le monde et le transformer.
La sobriété est une valeur dynamique que l’on retrouve dans toutes les grandes traditions de la sagesse. Avoir des besoins illimités sur une planète limitée n’est pas concevable.

Les politiques soucieux de leur avenir à court terme sont pourtant alertés par les scientifiques et les organisations écologiques mais, leurs préoccupations électorales sont plus importantes que l’avenir de la planète et des générations futures. Les politiques suivent la majorité de la population incapable de réviser son style de vie, de sortir de la croissance de la compétition et du profit à court terme. Tous ces éléments rendent captifs, brouillent la pensée et limitent la manière de voir le monde autrement.

Jacques Kryzyk.

La Forêt de Chaux en Souffrance

« Abandonner la nature à elle-même et le sens interne exercera son empire. »   Diderot


La forêt de Chaux en Franche Comté, près de 22 000ha dont 10 000 en domaniale, a souffert durant les siècles passés de pratiques qui ont bien failli la voir disparaître.
On aurait pu penser qu’une charte Natura 2000 signée en 2013 entre l’Office National des Forêts(ONF) le Grand Dole et les communes concernées garantirait  une gestion durable du massif, or il n’en est rien.

Mais tout d’abord un peu d’histoire…

Les écosystèmes forestiers conservent une certaine empreinte de leurs évolutions passées ; ainsi, à partir du 17ème siècle la forêt de Chaux a servi de réserves de bois pour alimenter les industries locales, (fonderies, salines, charbonniers…). La 2ème moitié du 20ème siècle a vu la création de l’Office National des Forêts et l’utilisation des pesticides à grande échelle ; désherbant, débroussaillant, afin d’éradiquer les « mauvaises herbes » et le recru. Des céréales ont été semées pour nourrir  les cervidés introduits depuis peu dans le massif, (le gestionnaire cherche aujourd’hui à les éradiquer). Les ruisseaux ont été rectifiés, des fossés creusés ce qui a fait disparaître l’unique réserve  d’eau pour les arbres  en l’absence de nappe profonde. L’ONF a privilégié la futaie régulière, ne maîtrisant pas les autres formes de gestion .

« Labour en Ado » Forêt domaniale de Chaux, parcelle 124 Gestionnaire : ONF

Résultat : sur des centaines d’hectares  le même type d’arbres de dimension et d’âge proches et inhospitalier pour les espèces liées aux vielles forêts et au vieux bois. Le taillis, le bois mort, les arbres sénescents, tordus, les cépées, tout ce qui participe à l’ambiance forestière a disparu .
Des méthodes des années 80 que l’on croyait révolues reviennent, notamment le « labour en ados »(voir photo).
C’est bien mal connaître les propriétés physico-chimiques des sols. Les chantiers désastreux pour la biodiversité des siècles passés ont laissé place aux engins surdimensionnés qui tassent les sols fragiles (cailloutis de type pseudogley). Résultat : en raison de la compaction  et des précipitations, l’eau ruisselle sur les sols forestiers, se charge de particules  fines qui apportent aux ruisseaux forestiers cette couleur brune identique à celle des cours d’eau de plaine victimes des travaux agraires (labour ,drainage…).

 

Coupe rase après intervention des broyeurs forestiers.  Coupe 886, forêt domaniale de Chaux.

Coupe rase après intervention des broyeurs forestiers.
Coupe 886, forêt domaniale de Chaux.

Dans un prochain article tout en continuant à dénoncer ces travaux sylvicoles, j’apporterai une autre vision partagée avec de nombreux chercheurs écologues, scientifiques, artistes.

Une phrase de Jean- Christophe Vié directeur  de  l’UICN :
 » La nature est de loin la plus grande entreprise du monde, elle œuvre gratuitement au profit de l’humanité, que deviendraient les pêcheurs sans poissons, les forestiers sans arbres, le tourisme sans nature, l’agriculture sans pollinisateurs ».

Jacques Kryzyk.